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J’ai tenté ici de réunir de manière synthétique les commentaires parus sur le sujet Chaland du forum de BDParadisio (il faut lire en particulier les premières interventions dans l’ordre chronologique et encore plus particulièrement celles de RamoNash, Nemo et francois). Je n'ai vérifié aucune de ces informations, il convient donc de les prendre pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des indices pour une lecture plus approfondie.
On trouve dans La Comète de Carthage des références :
- Littéraires : Salammbô (Le rêve des pages 33-35 revisite l'oeuvre. La tirade de Dina page 19 parodie probablement le style de Flaubert dans Salammbô).
- A la bande dessinée :
- - L’Etoile Mystérieuse, toute l'ambiance des 10 premières pages de l’album de Tintin (un bolide va s'écraser sur la terre) se retrouve en quelque sorte à travers l'histoire de la comète. On trouve aussi par exemple cette phrase de Tintin :"maudite étoile !", et celle-ci de Fernand le gendarme: "maudite comète. Nous mourrons tous !" (page 17).
- - Les Hommes Grenouilles, qui est la dernière histoire de Spirou dessinée par Jijé en 1951 et qui se passe à Cassis dans les Calanques. Dans l'histoire de Jijé, Fantasio s'est acheté un bateau pour faire visiter les calanques aux touristes et a baptisé son bateau "Fantasia", or Freddy Lombard possède lui aussi une barque qui porte le nom de "Freddy Lombard". Dans l'histoire de Spirou les héros vont trouver refuge dans une grotte aménagée qui évoque celle de Freddy, Dina et Sweep. Enfin, le trio pratique la plongée sous-marine tout comme l'officier de marine à la recherche de son coffret de diamants.
- - Le bathyscaphe pourrait renvoyer à L'Enigme de l'Atlantide.
- - La panne de télé pourrait renvoyer à La Marque Jaune.
- - La clef de bronze de Bob et Bobette (album dessiné en 1956) pour la recherche d'amphores (planche 9 entre autres).
- - L'ouragan de feu de Lefranc (qui a du être dessiné vers la même époque) pour le phare (planche 1 de La Comète de Carthage).
- Historiques :
- - Les événements de Budapest en Octobre 1956 (page 12). Si l'action se passe en 1956 (Budapest, gouvernement provisoire d'Imre Nagy), elle se passe cependant vers le 24 mai (voir page 40, date du meurtre). Il y a donc là une incohérence.
- - Il y a aussi une référence aux Emeutes en Tu(nisie) (voir journal page 6).
- - La ville de Carthage (page 44) fut prise en 146 avant J-C à l'issu de la 3e guerre punique par Scipion Emilien et rasée.
- Culturelles :
- - Phidias (Vème siècle avant JC), sculpteur grec, dirigea le chantier de l’Acropole, est l’auteur des frises du Parthénon.
- - Euripide (Vème siècle avant JC), auteur de tragédies dont Les Phéniciennes, on sait que Carthage a été fondée par la cité phénicienne de Tyr.
- - Carier-Belleuse (1824-1887), sculpteur français.
- - Deleuze, Gilles (1925-1985), philosophe.
- - Le professeur Auguste Piccard (1884-1962), a réellement existé, est l'inventeur helvétique du bathyscaphe en 1948, a servi de modèle à Hergé pour le personnage de Tryphon Tournesol lui aussi inventeur d'un sous-marin quelques années auparavant.
- - Les postes de radios jouent Syracuse (page 12) de Henri Salvador et Bernard Dimey.
- - "Quis, quid, quibus, ausiliis, cur, quomodo, quando" (page 25) signifie : "Qui ? Quoi ? Où ? Dans quel but ? Pourquoi ? Comment ? Quand ? " C'est un hexamètre mnémotechnique qui renferme ce qu'en rhétorique on appelle les circonstances : la personne, le fait, le lieu, les moyens, les motifs, la manière et le temps. Il est intéressant de noter qu'il résume toute l'instruction criminelle, et que l’histoire de La Comète de Carthage concerne bien le meurtre d’Ava.
- - "Semper sapiens" signifie en tous temps raisonnable (toujours sage).
- - "Fugientem Italiam" (page 14-15) est probablement tiré de L'Enéide de Virgile. Enée après la chute de Troie se réfugie à Carthage chez la reine Didon.
- - Le péplum qui passe à la télé peut être le "Jules César" de Joseph Mankiewicz (1953) d'après la pièce de Shakespeare avec Marlon Brando (Marc Antoine) et James Mason (Brutus)
- - Dans le "dialogue des objets", Carrier-Deleuze menace son hôte du "supplice qu'infligea Philoctète au suborneur de la femme de Ménélas". Il faut ici se référer à L'Iliade : le suborneur en question est Pâris, la femme de Ménélas est la belle Hélène. En enlevant cette dernière, Pâris provoque la guerre de Troie. Philoctète, général aux ordres de Ménélas mis à mort Pâris qui était aussi l'assassin d'Achille. On peut donc supposer que Freddy, après sa tentative infructueuse de fuite avec Alaïa, apparaît aux yeux du sculpteur comme un nouveau Pâris.
- - Théopompe (Vème avant JC), orateur et historien grec, "brillant dans l'éloquence et l'apparat, il obtient un prix pour son éloge de Mausole".
- - Hipponax (Vème avant JC), poète grec, "les courts fragments conservés de ses satires acharnées révèlent la force de son réalisme, surtout dans l'évocation de la vie et du langage de la pègre qui l'entourait".
- - Sophocle (page 24 sur la table se trouve un livre de Sophocle), auteur d'une tragédie intitulée Philoctète.
- - La référence au dieu Pan est confortée dans l'album par la statue présente systématiquement dans l'atelier au premier plan dans les pages 14,19, 26 et qui représente, précisément, le dieu Pan. Page 26 toujours on peut voir une peinture au mur de la villa où l'on reconnaît une bacchanale avec satyres et Ménades.
En plus de ces références, on peut aussi y voir quelques interprétations :
- - Le destin de la statue de Salammbô au cours de l'histoire : lorsqu'on voit la statue pour la première fois, elle est visible entièrement mais le visage est inachevé. Par la suite (page 26) elle est recouverte d'un drap humide qui nous la rend invisible. Ensuite (page 31), alors que Freddy se rend la nuit dans l'atelier après qu'Alaïa ait blessé Carrier-Deleuze, on comprend que ce dernier a achevé sa sculpture dont le visage nous est partiellement caché par le linge. Enfin, alors que l'histoire s'achève, la dernière case (qui n'en est pas une puisque c'est un médaillon), nous montre enfin le visage de Salammbô, mais la tête de la statue a été brisée par la chute de la branche.
- - Symbolique de la comète : annonce la décadence d’un peuple et sa destruction
- - Le trio classique en prend un coup : le récit de La Comète de Carthage détruit les liens habituels qui existaient entre les trois personnages récurrents de la série. On pourrait justement penser que c'est le passage même de la comète qui est responsable de cela. Dina et Sweep sont mis à l'écart mais Freddy, lui, quitte un trio pour un autre : l'histoire, dès les pages 13-14 va se recentrer sur Freddy/Alaïa/Carrier-Deleuze dans un triangle amoureux éminemment classique. Cela est peut-être étrange en effet, mais c'est dû probablement à une volonté des auteurs : dans la première version de la page 20 (celle parue dans Métal n° 113) il y avait une longue case où l'on voyait Dina et Sweep se lamenter. Sweep dit ceci : "Depuis le petit drame de la bague il y a une semaine, Freddy ne nous adresse plus la parole et disparaît tous les jours à la même heure. A croire que nous n'existons plus." On constate qu'après le cataclysme (et le départ d'Alaïa) le trio se ressoude devant l'adversité alors qu'à la page 45 (deux pages avant la fin), Sweep se retrouvait seul avec Dina à l'occasion de son anniversaire.
- - Le concert des transistors : il semble que le principal intérêt de la présence des transistors dans La Comète de Carthage est la planche 10 (p.12). On y voit Freddy en chef d'orchestre (à rapprocher du rôle des auteurs) dont les musiciens seraient les transistors jouant chacun leur thème :
- - Thème politique (Imre Naguy)
- - Thème géographique/historique (Syracuse)
- - « crrrrrrrrrr » ... le libre arbitre des créateurs qui s'amusent à brouiller les pistes et embrouiller le lecteur.
- - Partition musicale inconnue
Dans cette case de La Comète de Carthage (page 12), Chaland a traduit la solennité de la musique classique en opposant la sévérité et la rectitude des portées aux lignes ondulantes de la mélodie charmeuse de "Syracuse". C'était sans doute la meilleure solution graphique qu'on puisse trouver : non seulement il arrive à évoquer de manière visuelle une sensation auditive mais il réussi à nous faire entendre deux genres musicaux différents.
- - L’univers de référence : on peut signaler que Chaland a délibérément choisi comme univers de référence celui de la BD belge de l'âge d'or. Ainsi, Le jeune Albert et Bob Fish reprennent le cadre temporel du Secret de l'Espadon (avec sa guerre sino-occidentale), tandis que La Comète de Carthage se situe au moment de L'Etoile Mystérieuse. C'est une forme d'intertextualité, où le monde réel s'éclipse au profit de celui de la BD. Freddy et Bob Fish sont donc des contemporains de Tintin et de Blake et Mortimer. Cette reprise amusante joue sur la confusion entre le fait historique réel (Budapest, les problèmes de la Monarchie belge) et l'histoire parallèle imaginée par Hergé ou Jacobs. Du coup, les clins d'oeil sont tarabiscotés : Chaland s'inspire de Tournesol pour créer son personnage de savant lunatique qu'est Piccard, alors même que justement Tournesol est directement inspiré du vrai Piccard.
On peut dire aussi que les années cinquante de Chaland ne sont pas un cadre historique, mais une recréation artistique qui s'inspire de l'esthétique de l'époque (le design, la mode, la foi naïve dans le progrès technique) sans chercher à vraiment restituer les mentalités du temps. Les préoccupations de Chaland sont modernes, on peut aussi dire que Chaland a "inventé" ses années cinquante, il était passionné par le design de ces années là, il collectionnait le mobilier Arflex et Tecno, celui qui meuble les BD de Franquin dans les aventures de Spirou. Son atelier, le lieu où il créait, reproduisait un environnement année cinquante. Ainsi il est scrupuleux dans le rendu de certains détails. Tout l'univers des albums de Chaland est dans le cadre de la Belgique des années 50, c'est-à-dire celui de la BD belge de l'âge d'or, même quand ils se passent en Afrique (au Congo, belge quand même) ou à Cassis (celui de Jijé). C'est vraiment ce qui est fascinant : un univers de référence largement fictif, celui de la BD, même quand il se réapproprie le temps historique, comme c'est le cas pour Budapest. Chaland s'adresse à des lecteurs de BD, dans un univers de BD. C'est pour ça que l'incohérence chronologique de La Comète de Carthage n'est pas très importante (on entend parler à la radio des évènements d'octobre alors qu'on est au mois de mai).
- - Le pastiche : à propos du monologue de Dina face à la mer, il ne s'agit évidemment pas d'une vraie citation de Flaubert, mais d'un détournement, d'un pastiche de Salammbô, tout comme la dramaturgie de la Tragédie classique (avec les fameuses trois unités : de temps - celui de la comète -, de lieu - le huis clos à Cassis, et d'action - l'évasion de la jeune fille) est quasi parodiée : la scène finale du Kraken donne un ton burlesque, alors même qu'on attend une issue fatale (mais, là encore, c'est pour rappeler que Chaland se place dans une logique de bande dessinée).
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